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« Payer pour maîtriser son analyse »

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On estime à trois millions le nombre de Français qui, au moins une fois dans leur vie, souffrent de dépression. Ils sont ainsi de plus en plus nombreux à avoir recours à la psychanalyse. Une thérapie où l’argent revêt un rôle important. C’est ce qu’explique Gérard Miller, psychanalyste, professeur, écrivain et chroniqueur pour différents médias.

Touslesbudgets.com : Quelle place occupe l’argent dans la psychanalyse ?

Gérard Miller : Freud a considéré dès l’origine de la psychanalyse que l’un des points essentiels de la cure analytique était que le patient en paye le prix. Au cœur même de l’invention freudienne, il y avait cette question du prix juste à payer, qui vous débarrasse de la « charité » de l’autre. Freud considérait sans aucun doute que le patient en analyse doit être maître de la situation, et que payer ce que l’on doit est une façon de rester maître du processus dans lequel on s’engage.

TLB : Doit-on en déduire que payer est un gage de réussite de la thérapie ?

G.M. : Payer ne vous garantit pas que la cure obtienne les effets escomptés. On parle ici d’une pratique singulière où le sujet veut tirer au clair son inconscient et dans ce cas-là en effet, payer est une condition nécessaire. Mais pas suffisante. Cela ne suffit pas à combattre vos résistances, à progresser dans le chemin de votre vérité. Il y a aussi des situations où les gens ne peuvent pas payer.

TLB : Dans ces cas-là, comment réagissez-vous ?

G.M. : Depuis que je pratique, je n’ai jamais vu quelqu’un ne pas pouvoir faire une analyse pour des questions d’argent. Il est même possible d’en suivre une sans avoir à payer. Par exemple, avec l’association de psychanalystes l’École de la cause freudienne à laquelle j’appartiens, nous avons crée des centres de consultations gratuites.

Pendant un temps donné, des gens démunis peuvent rencontrer un psychanalyste, en général pendant six mois, légèrement prolongeables. Au terme de cette durée, soit les gens arrêtent, soit ils vont dans le privé. Quant au prix de l’analyse, il n’est pas fixe. Nous ne prenons pas la même somme d’argent à un professeur d’université qu’à un ouvrier.

TLB : Qu’est-ce qui justifie cette différence ?

G.M. : Le psychanalyste considère qu’il est dans le cas par cas. C’est un point qu’on a du mal à comprendre car on est dans une société qui « homogénéise » de plus en plus, avec un certain nombre de souffrances traitées de manière standardisée. Or quand vous allez en analyse, vous vous engagez dans une démarche qui est éminemment personnelle.

Pour ma part, je demande toujours à la personne qui vient me voir quel est le prix qu’elle peut payer. Elle me dit ce qu’elle gagne, etc. Là, on pourrait penser qu’elle serait amenée à mentir. Pourtant on découvre, curieusement, qu’à partir du moment où les gens font la démarche d’aller voir un psychanalyste, ils ne se lancent pas dans une logique de marchandage ou de mensonge et proposent

en général un prix de base relativement raisonnable.

Mais il faut savoir aussi qu’en fonction de l’évolution de la situation personnelle, les prix bougent. On peut parfaitement concevoir que quelqu’un vienne nous voir à un moment où il est sans emploi, que le prix des séances soit fixé en fonction de cette situation pour ne pas rendre l’analyse impossible et qu’un temps plus tard, la situation change radicalement et le prix aussi.

Dans un film que j’ai consacré à Lacan, un intervenant racontait qu’à un moment donné, alors que Lacan était en analyse, son patient s’est retrouvé sans un centime. Pendant un an, il n’a pas payé Lacan lui-même, car ce dernier considérait qu’il fallait que l’analyse se poursuive coûte que coûte. Quitte à ce qu’elle soit gratuite.

TLB : Je viens vous voir, je n’ai pas d’emploi, nous fixons un tarif de consultation. Plus tard je retrouve du travail, nous « négocions » donc de nouveau ce tarif ?

G.M. : Si vos moyens changent, les prix changent. Mais ce n’est pas une règle. Très souvent, Lacan fixait un prix qui ne changeait pas. Moi par exemple, je change. Ce n’est pas une négociation, ce n’est pas non plus un acquiescement pur et simple du psychanalyste à ce que propose le patient. En réalité, il y a une marge de manœuvre incroyable. Personne ne peut dire « la psychanalyse, c’est trop cher pour moi ».

Même lorsqu’on y vient à reculons, on paye quand même un prix qu’on estime juste parce que c’est de soi dont il s’agit. La question de l’argent en analyse ne se règle pas comme lorsque l’on discute avec son opérateur téléphonique.

TLB : Les salaires qui n’augmentent pas et le pouvoir d’achat en berne ne pèsent-ils pas de plus en plus sur le moral des Français ?

G.M. : Il n’y a pas d’automaticité. Il y a des crises où les gens vont mieux. Il est difficile de mesurer l’état général de la population sur des périodes courtes comme deux mois, par exemple. Le chemin qui mène vers la psychanalyse est un chemin très individuel. Donc on ne peut pas dire qu’il y ait un afflux de patients à tel ou tel moment.

Lorsque vous avez une situation économique « mauvaise », il est évident qu’il y aura davantage de chômeurs. En analyse, si vous êtes chômeur, la question n’est pas de réfléchir sur la conjoncture économique du pays, c’est de vous demander « en quoi ce qui m’arrive est l’œuvre de mes mains ». Cela limite un peu les considérations comme « la situation est tellement mauvaise qu’il est logique que j’aille mal ». La psychanalyse est un dernier recours, et ce n’est pas parce qu’on a moins d’argent qu’on ne la fera pas si c’est nécessaire.

Propos recueillis par Benjamin Hay - DR

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